Displaced Knowledge - Karen

19/06/2026
Karen, bénévole brancardière

Cette année, la Journée Mondiale des Réfugié·es rencontre le quarantième anniversaire du Petit-Château. Pour l’occasion, Fedasil et plusieurs Centres d’Accueil – dont le Refuge – unissent leurs voix autour d’une journée thématique - In Another Life – placée sous le signe du partage, de la mémoire et des possibles.

Tous les chemins tracés lors de cette journée convergent vers un même point d’origine : l’exposition Displaced Knowledge. À travers l’objectif de la photographe et cinéaste Clara Farhat, des femmes et des hommes racontent ce que l’exil emporte rarement avec lui : les compétences, l’expérience et la fierté du travail accompli. Car si les personnes traversent les frontières, leurs diplômes et et leurs savoirs peinent souvent à être reconnus.

Avant que les quinze portraits n’habitent les murs du Petit-Château, nous vous invitons à pousser une troisième porte, à suivre un autre fil du récit : celui de Karen, kinésithérapeute hier, brancardière bénévole aujourd’hui.

Pas un travail, une vocation

Très jeune, Karen comprend que prendre soin des autres n’est pas seulement un métier possible : c’est une évidence. Enfant, elle observe avec admiration la kinésithérapeute qui soulage sa tante alitée. Cette rencontre marque profondément son imaginaire et oriente son avenir. Elle suivra la même voie.

Diplôme en poche, elle débute sa carrière en prodiguant des soins à domicile. Mais le contexte dans lequel elle exerce se dégrade rapidement. La réorganisation du territoire par les Cartels dans les zones où elle intervient finit par la placer dans une situation périlleuse. Aux yeux de certains, elle devient une infiltrée. En avril 2022, elle n’a d’autre choix que de quitter sa terre natale.

Belgique, sentiments contrastés

En Belgique, Karen retrouve enfin ce qui lui faisait défaut depuis longtemps : la sécurité. Un souffle nouveau. Elle tombe également sous le charme de l’architecture du pays et de sa richesse culturelle. Cette diversité lui donne l’espoir de trouver sa place parmi les autres, malgré l’exil.

Consciente que la procédure d’asile prendra du temps, elle se consacre à l’apprentissage du français. En parallèle, elle accepte des missions d’intérim éloignées de sa profession : des récoltes de poires aux travaux de nettoyage, elle découvre avec brutalité le sentiment de déclassement.

Déterminée à renouer avec sa vocation, elle entreprend alors les démarches pour faire reconnaître son diplôme. À sa grande surprise, le parcours s’avère aussi complexe que coûteux. Certains documents exigés lui manquent, et chaque pièce doit être traduite par un traducteur assermenté, générant des frais qu’elle peine à assumer.

Perspectives en suspens

La chaleur des siens lui manque. Son métier aussi. Au fil de ce long chemin administratif, une question s’impose : faut-il renoncer à sa vocation pour privilégier la sécurité, ou continuer à se battre malgré les obstacles ? Elle raconte : « certains voient leur travail comme un simple moyen de payer les factures à la fin du mois, et c’est très bien ainsi. Pour ma part, soigner est devenu une vocation, presque une nécessité. »

Dans l’attente d’une issue, Karen choisit de rester au plus près des patients. Elle s’engage comme bénévole au Centre Hospitalier de Mouscron, où elle exerce aujourd’hui en tant que brancardière. Une présence précieuse, selon Jean-Luc, son responsable : « je ne sais pas si cela vient de son expérience passée, mais Karen possède une véritable fibre humaine. Sa simplicité, sa douceur et son attention envers les patients constituent une réelle plus-value pour l’équipe. »

Aujourd’hui, elle a relancé sa demande d’équivalence de diplôme avec l’espoir de pouvoir, un jour, retrouver pleinement sa place dans le métier qu’elle a choisi. Mais elle garde les pieds sur terre :« Si ma demande devait être refusée, je me tournerais vers une formation médicale plus courte. Je n’ai plus la force de reprendre quatre années d’études »