Le Festival Frontières fait germer l’inspiration au cœur de nos résidences et invite chacun à laisser s’exprimer sa sensibilité. Dernière en date, Famita, originaire de Somalie, a choisi de faire danser les mots et de laisser parler sa poésie pour explorer les frontières, celles qui se dressent entre les territoires, mais aussi celles qui habitent nos imaginaires, nos histoires et nos vies.
Ecrit dans sa langue, elle le traduit aujourd'hui dans sa langue d'adoption, le français, pour le rendre accessible au plus grand nombre.
D'une Ligne à l'Autre
par Adi Fatima
On nous a dit : ce sont des frontières. Une ligne sur une carte, une barrière sur le sol, une porte avec quelqu’un pour la garder, et un papier qui dit : « autorisé… ou interdit ». Mais je me demande : qui a décidé qu’un être humain pouvait être résumé à un papier ? Qui a dit que la mer connaissait les passeports ? Et qui a appris aux montagnes à dire : De ce côté c’est à nous. De l’autre, c’est à vous » ?
Nous, les êtres humains, sommes parfois étranges. Nous traçons une ligne sur la terre, puis nous nous plaçons chacun d’un côté et nous disons : « Ça, c’est moi et ça c’est toi » Comme si une ligne pouvait changer le sang, la langue la peur ou les rêves.
Il existe des distances plus longues que les océans. La distance entre une mère qui attend et un enfant qui ne sait pas quand il reviendra. La distance entre deux personnes assises à la même table, mais incapables de dire ce qu’elles ont dans le cœur. La distance entre celui qui possède tout et celui qui ne possède même pas un endroit où poser son sac.
Et nous ne construisons pas des frontières seulement entre les pays. Nous les construisons entre les riches et les pauvres, entre les puissants et les faibles, entre ceux qui sont nés avec des portes déjà ouvertes et ceux qui passent leur vie à essayer d’atteindre la même porte.
Et nous leur disons : Attendez.! Attendez le papier. Attendez la décision. Attendez votre tour. Attendez que quelqu’un vous donne la permission d’être là où vous voulez être.
Mais les frontières les plus cruelles sont celles qu’on ne voit pas : la peur, le racisme, les préjugés, ce regard qui vous dit : « Tu n’es pas comme nous. » Parfois, une seule phrase suffit à construire entre deux êtres un mur plus haut que n’importe quelle frontière.
Et parfois… nous n’avons pas besoin de franchir les frontières. Nous avons simplement besoin d’arrêter de les dessiner. De regarder l’être humain avant son nom, son visage avant son passeport, son histoire avant de juger son chemin.
Parce que la vérité est simple : chacun de nous porte en lui une ville qu’il rêve d’atteindre. Et chacun de nous connaît ce que signifie se retrouver devant une porte fermée.
Alors, si les frontières protègent les territoires… qui protège les êtres humains ? Et si les distances nous séparent… qui a décidé que les cœurs devaient rester éloignés ?
Peut-être que le monde ne sera jamais sans frontières. Peut-être que les cartes seront toujours remplies de lignes. Mais je crois qu’il existe une ligne que nous ne devrions jamais tracer : celle qui dit qu’un être humain vaut moins qu’un autre.
Parce qu’au fond… nous naissons sans frontières. Sans passeport. Sans papiers. Sans grands noms. Nous naissons simplement… humains.
Alors… à quel moment avons-nous commencé à avoir besoin d’une permission pour le rester ?